Les fils perdus - Parachat Yitro
 

La visite
 
Le peuple est à peine sorti d’Egypte et campe dans le désert après la guerre avec le peuple d’Amalek. Alors on nous raconte la rencontre familiale à la fois surprenante, importante et singulière. Yitro, le beau-père de Moïse vient avec sa fille Tsipora et ses deux petits-fils, Guerchom et Eliezer pour voir et saluer Moïse à l’endroit où il se trouve avant le don de la Torah au mont Sinaï. Yitro est le prêtre de Midian et arrive de son pays lointain, après qu’il a appris la réussite de la sortie d’Egypte, la libération du peuple et la victoire sur les Egyptiens : …« Tout le bien que l'Eternel avait fait à Israël, car il a fait sortir Israël d’Egypte ». 
La réaction de Yitro est émotionnelle, emphatique et très claire : 
« Yitro se réjouit de tout le bien ». Il est très heureux d’apprendre tout ce que son gendre a réussi à faire contre l’Egypte. 
Cependant, les rapports entre les deux sont certes proches mais formels : « Ils se demandèrent comment ils allaient (littéralement : ils demandèrent « la paix l’un l’autre »). Il semble qu’il y ait une distance du côté de Moïse envers son beau-père. 
 
Yitro le prêtre de Midian, avec l’enthousiasme de la rencontre, veut donner des conseils quant au cadre politique nouveau du peuple. Ainsi l’histoire est centrée précisément sur la suggestion de Yitro à Moïse de l’amélioration des dispositions pour juger le peuple. La suggestion est essentiellement technique et procédurale. (Le but et les motifs de Yitro sont le sujet de nombreuses interprétations dans le Midrach). 
 
Malgré la description détaillée de la rencontre entre Moïse et Yitro, nous sommes surpris de constater que la rencontre de Moïse et ses fils ne soit pas mentionnée du tout, pas plus que sa rencontre avec sa femme Tsipora. Ainsi indirectement, dans ce récit, nous sommes confrontés à une situation familiale inhabituelle dans la Bible.
 
Les fils
 
Les deux fils de Moïse sont mentionnés comme accompagnant leur grand-père Yitro et leur mère Tsipora depuis le pays de Midian :
 « Yitro, beau-père de Moïse pris Tsipora, la femme de Moïse après l’avoir renvoyée et ses deux fils ».  
Ils sont présentés comme les fils de Tsipora : … « et ses deux fils … ».
 Une deuxième fois ils sont mentionnés comme étant les fils de Yitro, leur grand-père : « Yitro vint avec ses fils ». 
Ils sont mentionnés une troisième fois, de nouveau comme les fils de Tsipora. 
Nous sommes perplexes. Pourquoi il n’y a pas de rapport avec Moïse leur père ? Pourquoi le père ne se tourne pas vers ses fils et ne les bénit pas? Pourquoi sont-ils appelés les fils de sa femme et non ses propres fils ? 
Moïse ne parle pas avec ses fils et ceux-ci ne reçoivent pas de statut spécifique.  On ne décrit pas ici les rapports père-fils comme ceux de Jacob avec ses enfants. Il existe un décalage notable entre le père et les fils, comme si le père les avait abandonnés. C’est un cas unique, où le père laisse ses enfants et sa femme dans un autre pays, et les laissent avec son beau-père. Les enfants grandissent sans père. Moïse, contrairement à d'autres personnages de la Bible, a renoncé au rôle de paternité. Il n'intervient pas dans l'éducation de ses enfants, qui grandissent avec sa femme et son beau-père. Il est étonnant que la Bible nous raconte une histoire pareille, de dynamique familiale. 
Il en est de même pour Moïse, l’époux, qui n’intervient pas dans la relation avec sa femme Tsipora. La relation entre le couple entre Moise et Tsipora apparaîtra à nouveau dans les critiques de sa sœur Myriam à l'égard de à propos de la femme l’étrangère dans le livre des Nombres.
 
La séparation
 
Nous pouvons expliquer cette situation unique comme le résultat de la séparation de Moïse d’avec sa famille. La raison semble être que Moïse, après avoir été appelé pour sa mission au buisson ardent sur le mont Horev et après avoir demandé la permission à son beau-père, laisse sa famille à Midian et s’en va seul vers l’Egypte pour libérer le peuple.
Dans les circonstances et les conditions de son rôle extraordinaire il n’avait pas la place pour prendre avec lui ses fils et sa femme Tsipora.
Ils auraient été pour lui un fardeau. C'est ainsi que l'on peut comprendre que sa famille est rentrée à Midian quand elle l'a accompagné temporairement vers l'Egypte après l'histoire de l'hôtel dans le désert. L’expression unique par rapport à Tsipora sa femme est la suivante : « après son renvoi ». Le Midrash l’interprète comme un divorce temporaire entre Moise et Tsipora, avant de partir pour l'Egypte. Ce divorce est considéré comme nécessaire pour éviter à Tsipora de la douleur, et l’impliquer dans la grande souffrance de la sortie d’Egypte. Il était préférable pour elle de restée en sécurité chez son père et sa mère.  Plus de cette question, on peut aussi se demander si la Bible ferait allusion à un mariage involontaire avec Tsipora. Un mariage qui lui aurait été imposé par les circonstances de son exil.
 
Guerchom et Eliezer
 
On n’entend plus parler de Guerchom et d’Eliezer, ses fils dans la Torah. Mais il n'est peut-être pas surprenant que ses fils ne soient pas mentionnés. D’une part, leur père Moïse ne leur laisse aucune place ni aucun rôle, Mais d’autre part, de par son absence, ils n’ont pas été éduqués par lui mais par leur grand-père Yitro et leur mère Tsipora.
 En fait, leur éducation était même contraire à l'héritage que Moïse a transmis au peuple. On peut donc parler ici de discontinuité intergénérationnelle. Les fils se sont également séparés de leur père. Ajoutons que le nom donné au premier fils de Moise est étonnant. Le nom « Guerchom » indique son sentiment d'aliénation à Midian, il s’y sent étranger, comme un migrant. « Elle enfanta un fils, qu'il nomma Guerchom, en disant : "Je suis un migrant sur une terre étrangère." ». Cela contraste avec Joseph vivant en Égypte, marié l’Egyptienne Asnath, et dont le nom des fils, Éphraïm et Menaché, indiquent une expérience d’intégration plus positives dans le pays étranger. Dans le livre des Juges (18) il y a une mention surprenante qui fait probablement allusion à Guerchom, mais dans un sens très négatif. Guerchom a participé au culte des idoles avec la tribu Dan. 
Était-ce lié à son enfance Madianite à l’absence de son père ?
Dans le livre des Chroniques se trouve une autre courte mention des deux enfants. De plus, selon le Midrash, Eliezer n’a pas été circoncis à la demande de Yitro pour s’adonner à l’idolâtrie.
 
Sacrifice et dévouement
 
Nous pensons que la Bible veut dire que pour exercer l’activité unique de Moïse, le long conflit avec Pharaon, roi d'Egypte et le départ du peuple esclave d'Egypte, il a dû se détacher complètement de sa famille immédiate.
C'est le dur tribut que le père doit payer.
L'exigence totale de se consacrer entièrement à son rôle unique et difficile, le força à se séparer de ses fils pour accomplir sa mission (de même qu’il a dû se séparer de Tsipora). La conclusion de cette histoire inhabituelle dans la Bible. Selon les commentaires rabbiniques, la raison est qu’il n’aurait pas eu de temps pour libérer le peuple, s’inquiéter de ses besoins tout en étant un chef de famille. Il ne peut être appelé « Homme de Dieu », tout en étant père et époux. Moïse ne peut pas vivre une vie de famille normale. A lui de savoir s’en séparer, de « renvoyer sa famille ».
Pour atteindre l'objectif principal de sa mission qui nécessite un sacrifice et un dévouement total : le sauvetage du peuple, le guider sur la route du désert jusqu’aux portes de Canaan.
 
On constate que même avec la famille au sens large de Moïse, nous trouvons l’illustration du coût lourd exigé par la mission. Son frère Aaron a perdu deux de ses fils alors même qu’ils servaient dans le tabernacle. Quant à Myriam, on ne connait pas, d’après la Bible son mari ni ses enfants, et si même elle a des enfants. Selon le Midrach, même leur père Amram était prêt à renoncer à la naissance de son fils Moïse et même à sa famille en général en divorçant de Yoheved à cause du décret de Pharaon sur la mise à mort des enfants hébreux.
 
Le renvoi de Yitro
 
A la fin de la rencontre avec son beau-père Yitro, Moïse le renvoie vers son pays, Midian. « Moïse renvoya son beau-père … il alla vers son pays ». Moïse pose des limites claires à la présence de Yitro avec lui.
 Le renvoi traduit la préoccupation quant à l’ingérence excessive de quelqu’un d’externe aux événements qui se sont produits et qui se produisent désormais pour le peuple, particulièrement ce qui arrive juste après : le don des dix paroles au mont Sinaï. Cela évite d’autres positions de Yitro, prêtre de Midian qui ne vont pas avec la pensée biblique. Donc, Moïse doit se contenter des conseils de Yitro concernant la restructuration du système judiciaire en utilisant des juges supplémentaires (qui ont également d'autres implications), et s’en séparer au plus vite.

À propos de l'auteur Yoav Levy:

"Je suis né à Jérusalem, j'ai étudié les études juives à l'Université hébraïque et à l'Institut Schechter de Jérusalem.

J'habite à Paris, j'enseigne des textes bibliques et Chazanim, et je traduis de divers domaines du français vers l'hébreu, dans un blog écrit sur la Parasha avec un point de vue social et psychanalytique.

A travers, entre autres, une analyse de la structure littéraire de l'histoire et du texte biblique, et dans une lecture qui n'abandonne pas le contexte historique dans lequel le texte est né, je cherche à présenter ces aspects. La découverte des liens possibles entre la philosophie biblique et la psychanalyse et la coquille grossière et mince qui habille et couvre l'examen du point intérieur du cœur est l'intention qui me préoccupe."

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