Des mains qui comprennent - Parachat VayƩHi
- Yoav LƩvy
- 2 janv.
- 4 min de lecture
Des mains qui comprennent
Parachat VayéḄi

Jacob, le grand-pĆØre, rencontre pour la premiĆØre fois ses petits-fils, les fils de Joseph, sur la terre dāĆgypte.
Joseph les lui amĆØne afin quāil les bĆ©nisse. ManassĆ©, lāaĆ®nĆ©, et ĆphraĆÆm, le cadet, ont grandi dans un environnement et une culture Ć©gyptiens, sans lien direct ni attache Ć la terre dāorigine de leur pĆØre. MalgrĆ© cela, Jacob consent Ć les bĆ©nir avant de mourir.
Cette bĆ©nĆ©diction diffĆØre profondĆ©ment de toutes celles que nous connaissons dans le livre de la GenĆØse. Les deux enfants sont bĆ©nis simultanĆ©ment ; Jacob pose ses deux mains sur leurs tĆŖtes, en prĆ©sence de leur pĆØre, et les bĆ©nit par une seule et mĆŖme bĆ©nĆ©diction. Voici deux frĆØres sans tension ni conflit, unis sous les mains du grand-pĆØre. Cela contraste radicalement avec les crises douloureuses qui marquent les relations entre Isaac et IsmaĆ«l, Jacob et Ćsaü, Joseph et ses frĆØres - et, plus largement, entre frĆØres dans le rĆ©cit biblique. Peut-ĆŖtre lāabsence de conflit entre ManassĆ© et ĆphraĆÆm tient-elle au fait quāils ont grandi Ć la cour royale dāĆgypte, en tant que nobles Ć©trangers, Ć lāĆ©cart des luttes de filiation et dāidentitĆ© de la maison des pĆØres.
La bƩnƩdiction du Nom
La bĆ©nĆ©diction de Jacob elle-mĆŖme se compose, dans un premier temps, dāun nombre trĆØs restreint de mots - onze seulement :
« Que mon nom soit proclamé sur eux,
et le nom de mes pĆØres, Abraham et Isaac,
et quāils se multiplient abondamment au milieu de la terre. Ā»
La bĆ©nĆ©diction se concentre sur le Nom, cāest-Ć -dire sur lāinscription des enfants dans la lignĆ©e du grand-pĆØre et leur intĆ©gration pleine et entiĆØre dans la chaĆ®ne des patriarches. Ce sont prĆ©cisĆ©ment ĆphraĆÆm et ManassĆ©, les petits-fils - la quatriĆØme gĆ©nĆ©ration - qui deviennent le modĆØle de bĆ©nĆ©diction pour tout le peuple : Ā« Par toi IsraĆ«l bĆ©nira Ā». Il semble que lāabsence de rivalitĆ© ou de jalousie entre eux en soit la raison principale. Ainsi, des enfants vivant dans une sĆ©curitĆ© existentielle, nāayant connu ni menace ni angoisse, deviennent lāexemple offert au peuple dans les paroles suivantes :
Ā« Que Dieu te rende semblable Ć ĆphraĆÆm et Ć ManassĆ©. Ā»
Les mains qui comprennent
Au moment de bĆ©nir, Jacob croise spontanĆ©ment ses mains : il pose sa main droite sur la tĆŖte dāĆphraĆÆm, le plus jeune, et sa main gauche sur celle de ManassĆ©, lāaĆ®nĆ© - Ć lāencontre de lāattente naturelle :
Ā« Il posa sa main droite sur la tĆŖte dāĆphraĆÆm, bien quāil fĆ»t le cadet, et sa main gauche sur la tĆŖte de ManassĆ©. Ā»
LāĆcriture qualifie ce geste par lāexpression : Ā« il transposa (s-k-l) ainsi ses mains Ā».
Dans la tradition rabbinique, on lit : Ā« Les mains de notre pĆØre Jacob furent rendues intelligentes. Ā» On perƧoit ici un jeu de sens autour de la racine hĆ©braĆÆque Å-k-l, qui renvoie Ć la fois Ć lāintelligence et Ć la comprĆ©hension. Comme si les mains de Jacob savaient dāelles-mĆŖmes comment se poser sur les tĆŖtes de ses petits-fils, et ce, mĆŖme Ć lāencontre de la volontĆ© de son fils Joseph.
Quelle est la signification de cette prĆ©fĆ©rence accordĆ©e au plus jeune ? Elle semble Ć©troitement liĆ©e au sens mĆŖme des noms des deux fils, en rapport avec la trajectoire de Joseph en Ćgypte. Chaque enfant incarne une Ć©tape distincte de la vie du pĆØre.
ManassĆ©, issu de la racine n-s-a - lāoubli - dĆ©signe la premiĆØre phase de lāintĆ©gration de Joseph dans la haute sociĆ©tĆ© Ć©gyptienne. Son nom exprime le dĆ©passement du sentiment dāĆ©trangetĆ© et lāeffacement partiel des souvenirs douloureux liĆ©s Ć la souffrance et Ć la rupture familiale :
Ā« Car Dieu māa fait oublier toutes mes peines et toute la maison de mon pĆØre. Ā»
ĆphraĆÆm, dĆ©rivĆ© de peri, (p-r-a) le fruit - Ā« car Dieu māa rendu fĆ©cond Ā» - marque une seconde Ć©tape : celle du succĆØs, de la croissance et de lāenracinement dans lāespace Ć©gyptien. Il traduit le passage vers une conscience sociale et personnelle nouvelle, où le pĆØre ressent la soliditĆ© et la stabilitĆ© croissantes de sa position.
Jacob choisit ainsi ĆphraĆÆm, le plus jeune, parce quāil incarne lāavenir, la croissance et la confiance en demain, tandis que ManassĆ© reprĆ©sente le commencement du chemin - la libĆ©ration du passĆ©. Pourtant, les deux sont bĆ©nis ensemble, par les mĆŖmes paroles et au mĆŖme instant. LāĆcriture souligne ainsi lāimportance de lāidĆ©al de fraternitĆ© et de paix au sein de la famille, et propose un modĆØle biblique de relations humaines qui dĆ©passe le cadre de la famille nuclĆ©aire.

Ć propos de l'auteur - Yoav Levy
Je suis né à Jérusalem, j'ai étudié les études juives à l'Université hébraïque et à l'Institut Schechter de Jérusalem.
J'habite Ć Paris, j'enseigne des textes bibliques et des rabbins et je traduis dans divers domaines du franƧais Ć l'hĆ©breu. Dans le blog Ć©crit sur la Ā« Parasha de la semaine Ā», je vois la Bible comme exprimant un grand nombre d'aspects, parmi lesquels la pensĆ©e philosophique, socio-politique et psychanalytique, Ć travers, entre autres, l'analyse de la structure littĆ©raire du rĆ©cit et du texte biblique, et dans une lecture qui ne renonce pas au contexte historique dans lequel est nĆ©e cette Åuvre, je souhaite prĆ©senter ces aspects. Il s'agit notamment de rĆ©vĆ©ler les liens possibles entre la philosophie biblique et la psychanalyse.


