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Des mains qui comprennent - Parachat VayƩHi

Des mains qui comprennent

Parachat VayéḄi



Jacob, le grand-pĆØre, rencontre pour la premiĆØre fois ses petits-fils, les fils de Joseph, sur la terre d’Égypte.

Joseph les lui amĆØne afin qu’il les bĆ©nisse. ManassĆ©, l’aĆ®nĆ©, et ƉphraĆÆm, le cadet, ont grandi dans un environnement et une culture Ć©gyptiens, sans lien direct ni attache Ć  la terre d’origine de leur pĆØre. MalgrĆ© cela, Jacob consent Ć  les bĆ©nir avant de mourir.

Cette bĆ©nĆ©diction diffĆØre profondĆ©ment de toutes celles que nous connaissons dans le livre de la GenĆØse. Les deux enfants sont bĆ©nis simultanĆ©ment ; Jacob pose ses deux mains sur leurs tĆŖtes, en prĆ©sence de leur pĆØre, et les bĆ©nit par une seule et mĆŖme bĆ©nĆ©diction. Voici deux frĆØres sans tension ni conflit, unis sous les mains du grand-pĆØre. Cela contraste radicalement avec les crises douloureuses qui marquent les relations entre Isaac et IsmaĆ«l, Jacob et Ɖsaü, Joseph et ses frĆØres - et, plus largement, entre frĆØres dans le rĆ©cit biblique. Peut-ĆŖtre l’absence de conflit entre ManassĆ© et ƉphraĆÆm tient-elle au fait qu’ils ont grandi Ć  la cour royale d’Égypte, en tant que nobles Ć©trangers, Ć  l’écart des luttes de filiation et d’identitĆ© de la maison des pĆØres.


La bƩnƩdiction du Nom

La bĆ©nĆ©diction de Jacob elle-mĆŖme se compose, dans un premier temps, d’un nombre trĆØs restreint de mots - onze seulement :

« Que mon nom soit proclamé sur eux,

et le nom de mes pĆØres, Abraham et Isaac,

et qu’ils se multiplient abondamment au milieu de la terre. Ā»

La bĆ©nĆ©diction se concentre sur le Nom, c’est-Ć -dire sur l’inscription des enfants dans la lignĆ©e du grand-pĆØre et leur intĆ©gration pleine et entiĆØre dans la chaĆ®ne des patriarches. Ce sont prĆ©cisĆ©ment ƉphraĆÆm et ManassĆ©, les petits-fils - la quatriĆØme gĆ©nĆ©ration - qui deviennent le modĆØle de bĆ©nĆ©diction pour tout le peuple : Ā« Par toi IsraĆ«l bĆ©nira Ā». Il semble que l’absence de rivalitĆ© ou de jalousie entre eux en soit la raison principale. Ainsi, des enfants vivant dans une sĆ©curitĆ© existentielle, n’ayant connu ni menace ni angoisse, deviennent l’exemple offert au peuple dans les paroles suivantes :

Ā« Que Dieu te rende semblable Ć  ƉphraĆÆm et Ć  ManassĆ©. Ā»


Les mains qui comprennent

Au moment de bĆ©nir, Jacob croise spontanĆ©ment ses mains : il pose sa main droite sur la tĆŖte d’ÉphraĆÆm, le plus jeune, et sa main gauche sur celle de ManassĆ©, l’aĆ®nĆ© - Ć  l’encontre de l’attente naturelle :

Ā« Il posa sa main droite sur la tĆŖte d’ÉphraĆÆm, bien qu’il fĆ»t le cadet, et sa main gauche sur la tĆŖte de ManassĆ©. Ā»

L’Écriture qualifie ce geste par l’expression : Ā« il transposa (s-k-l) ainsi ses mains Ā».

Dans la tradition rabbinique, on lit : Ā« Les mains de notre pĆØre Jacob furent rendues intelligentes. Ā» On perƧoit ici un jeu de sens autour de la racine hĆ©braĆÆque ś-k-l, qui renvoie Ć  la fois Ć  l’intelligence et Ć  la comprĆ©hension. Comme si les mains de Jacob savaient d’elles-mĆŖmes comment se poser sur les tĆŖtes de ses petits-fils, et ce, mĆŖme Ć  l’encontre de la volontĆ© de son fils Joseph.

Quelle est la signification de cette prĆ©fĆ©rence accordĆ©e au plus jeune ? Elle semble Ć©troitement liĆ©e au sens mĆŖme des noms des deux fils, en rapport avec la trajectoire de Joseph en Ɖgypte. Chaque enfant incarne une Ć©tape distincte de la vie du pĆØre.

ManassĆ©, issu de la racine n-s-a - l’oubli - dĆ©signe la premiĆØre phase de l’intĆ©gration de Joseph dans la haute sociĆ©tĆ© Ć©gyptienne. Son nom exprime le dĆ©passement du sentiment d’étrangetĆ© et l’effacement partiel des souvenirs douloureux liĆ©s Ć  la souffrance et Ć  la rupture familiale :

Ā« Car Dieu m’a fait oublier toutes mes peines et toute la maison de mon pĆØre. Ā»

ƉphraĆÆm, dĆ©rivĆ© de peri, (p-r-a) le fruit - Ā« car Dieu m’a rendu fĆ©cond Ā» - marque une seconde Ć©tape : celle du succĆØs, de la croissance et de l’enracinement dans l’espace Ć©gyptien. Il traduit le passage vers une conscience sociale et personnelle nouvelle, où le pĆØre ressent la soliditĆ© et la stabilitĆ© croissantes de sa position.

Jacob choisit ainsi ƉphraĆÆm, le plus jeune, parce qu’il incarne l’avenir, la croissance et la confiance en demain, tandis que ManassĆ© reprĆ©sente le commencement du chemin - la libĆ©ration du passĆ©. Pourtant, les deux sont bĆ©nis ensemble, par les mĆŖmes paroles et au mĆŖme instant. L’Écriture souligne ainsi l’importance de l’idĆ©al de fraternitĆ© et de paix au sein de la famille, et propose un modĆØle biblique de relations humaines qui dĆ©passe le cadre de la famille nuclĆ©aire.



ƀ propos de l'auteur - Yoav Levy

Je suis né à Jérusalem, j'ai étudié les études juives à l'Université hébraïque et à l'Institut Schechter de Jérusalem.

J'habite Ć  Paris, j'enseigne des textes bibliques et des rabbins et je traduis dans divers domaines du franƧais Ć  l'hĆ©breu. Dans le blog Ć©crit sur la Ā« Parasha de la semaine Ā», je vois la Bible comme exprimant un grand nombre d'aspects, parmi lesquels la pensĆ©e philosophique, socio-politique et psychanalytique, Ć  travers, entre autres, l'analyse de la structure littĆ©raire du rĆ©cit et du texte biblique, et dans une lecture qui ne renonce pas au contexte historique dans lequel est nĆ©e cette œuvre, je souhaite prĆ©senter ces aspects. Il s'agit notamment de rĆ©vĆ©ler les liens possibles entre la philosophie biblique et la psychanalyse.

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