Uniquement en leur sein - Paracha Tetsavé
- Yoav Lévy
- 27 févr.
- 4 min de lecture

Uniquement en leur sein - Paracha Tetsavé
Le Sanctuaire (משכן) et la Présence divine (שכינה)
Dans cette paracha, qui fait suite à celle de Terouma, il est question des instructions relatives à la construction du Tabernacle (le Sanctuaire - משכן), à l’installation de ses ustensiles et à la préparation des prêtres. Vers la fin de la section, avant la description de l’autel, nous trouvons une expression essentielle, déjà présente dans la paracha précédente : «Je résiderai (שכן) au sein des enfants d’Israël et Je serai pour eux un Dieu.»
Il est encore dit que Dieu réside au sein du peuple, en lien avec la sortie d’Égypte : «Ils sauront que Je suis l’Éternel leur Dieu, qui les ai fait sortir du pays d’Égypte pour résider au milieu d’eux. «Nous soulignons le mot «au sein d’eux».
Que signifie cette affirmation singulière d’un Dieu qui réside dans les enfants d’Israël ? Nous pouvons associer cette idée au concept rabbinique de la Shekhina (שכינה - Présence divine), terme issu de la même racine hébraïque (ש.כ.נ – demeurer). La Shekhina désigne une forme de présence divine et se trouve ainsi liée au Sanctuaire, à sa vocation et à sa fonction.
Cependant, de manière presque paradoxale, Dieu réside d’abord au sein du peuple, avant de résider dans l’espace du Sanctuaire. La construction du Sanctuaire a donc pour finalité de permettre au peuple d’entrer en relation avec la Shekhina. La sainteté du Sanctuaire vient rappeler au peuple l’idée de sa propre sainteté. Le système sacré du Temple exige de ceux qui y pénètrent - ou qui lui sont liés - qu’ils se sanctifient eux-mêmes. Le commandement «Vous serez saints» (Lévitique 19) pose alors la question : qu’est-ce que la sainteté ? Le chapitre 19 du Lévitique répond par une série de prescriptions «éthiques : «Vous ne mentirez pas»…«Tu n’exploiteras pas»…«Tu ne voleras pas»…«Tu ne haïras pas ton frère dans ton cœur»…«Tu ne te vengeras pas et ne garderas pas rancune»…«Tu aimeras ton prochain comme toi-même».
La sainteté signifie donc, entre autres, un comportement moral dans les relations interpersonnelles et la mise en œuvre des principes de justice au sein de la société.
Le peuple construit ainsi sa conscience de la sainteté ; et ce n’est qu’à cette condition que la Shekhina peut résider sur l’ensemble de la collectivité. La Présence divine dépend donc de la dynamique interpersonnelle au sein du peuple.
Ainsi, la Shekhina apparaît précisément dans l’espace relationnel - dans l’intervalle entre les différentes composantes du peuple - créé par le respect du principe éthique de la dignité humaine et des droits d’autrui. Rabbi Samson Raphaël Hirsch explique : «La révélation de la Shekhina est conditionnée par l’élévation spirituelle du peuple et de sa vie vers un niveau supérieur et pur.»
La Présence divine n’est donc perceptible qu’au sein du collectif, et non chez des individus isolés. Si le peuple ne réalise pas sa responsabilité éthique collective, il ne sera pas digne de la Shekhina en son sein - et le Sanctuaire perdra alors toute signification.
La Shekhina peut être comprise comme l’expression d’un bien-être social, d’un sentiment de réconciliation intérieure entre toutes les composantes du peuple - une plénitude issue d’une sécurité sociale et morale partagée.
La Shekhina individuelle – «sur»
À l’époque des Sages du Talmud, une conception différente apparaît : la Shekhina peut résider même sur un seul individu, indépendamment du Sanctuaire. Ainsi est-il dit dans le traité Avot (chap. 3) : « Même une seule personne qui s’assied et étudie la Torah… ». L’étude devient ici le moyen privilégié de rendre présente cette réalité invisible. Il s’agit d’une expérience intérieure née de la connexion spirituelle et mentale entre l’étudiant et l’objet de son étude.
Dans la littérature rabbinique, l’expression employée est que la Shekhina repose «sur» (et parfois «entre»). Nous observons un déplacement du terme biblique «au sein de» vers «sur». Ce changement reflète peut-être une transformation profonde de l’expérience religieuse : la Shekhina devient accessible à l’individu. Ce tournant est lié aux destructions successives du Temple et à la disparition de sa centralité. Face à l’échec historique du modèle collectif idéal décrit dans la Bible, les Sages ont redéfini la présence divine. Dans un passage de la Tossefta (Sota 14), il est même affirmé que la Shekhina s’est retirée d’Israël lorsque les tribunaux cessèrent de juger selon la justice véritable.
Cependant, d’autres sages maintinrent l’idée d’une présence collective : la Shekhina accompagna Israël en exil.
Shekhina à l’intériorité du corps
Dans la tradition post-médiévale, notamment hassidique, apparaît une nouvelle formulation : la Shekhina ne repose plus seulement «sur» l’homme, mais «en chacun et chacune».
La dimension intérieure et psychique devient alors l’espace du Sanctuaire. Chaque personne doit construire en elle-même un Temple intérieur. Le cœur est créé pour devenir demeure de la Présence divine : «Le cœur a été créé pour être un sanctuaire pour le Saint béni soit-Il. »L’autel devient métaphore du travail intérieur, du sacrifice mental et spirituel. La condition de cette présence est l’humilité : «La Présence ne repose que sur celui qui possède l’humilité.» La capacité de réduire l’ego humain crée l’espace intérieur nécessaire à l’accueil de la Shekhina.
Ainsi, cette conception prolonge l’idée biblique initiale, mais la déplace vers l’expérience personnelle : chacun peut ressentir en lui-même la présence qu’il engendre par sa relation à autrui, sa compréhension du monde et sa conscience de soi.
Yoav Lévy

À propos de l'auteur - Yoav Levy
Je suis né à Jérusalem, j'ai étudié les études juives à l'Université hébraïque et à l'Institut Schechter de Jérusalem.
J'habite à Paris, j'enseigne des textes bibliques et des rabbins et je traduis dans divers domaines du français à l'hébreu. Dans le blog écrit sur la « Parasha de la semaine », je vois la Bible comme exprimant un grand nombre d'aspects, parmi lesquels la pensée philosophique, socio-politique et psychanalytique, à travers, entre autres, l'analyse de la structure littéraire du récit et du texte biblique, et dans une lecture qui ne renonce pas au contexte historique dans lequel est née cette œuvre, je souhaite présenter ces aspects. Il s'agit notamment de révéler les liens possibles entre la philosophie biblique et la psychanalyse.





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