« Qui et qui ?מי ומי »Parachat Bo
- Yoav Lévy
- il y a 3 jours
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« Qui et qui ?מי ומי »
Parachat Bo
Même après la septième plaie, la grêle, qui descend du ciel et frappe la terre -« Il y eut de la grêle, et du feu s’enflammant au milieu de la grêle, très violente » -Pharaon, roi d’Égypte, n’est toujours pas disposé à libérer le peuple de ses souffrances, ne serait-ce que pour un court moment.
Dans ce contexte, Moïse s’adresse à Pharaon et lui demande d’autoriser le peuple à célébrer une fête pour l’Éternel dans le désert : « Laisse aller mon peuple afin qu’il Me serve… nous célébrerons une fête pour l’Éternel… »
Pharaon s’étonne de cette demande et cherche à savoir :
« Qui sont ceux (מי ומי)qui iront ? » À cette question, Moïse répond avec précision et clarté : « Avec nos jeunes et avec nos anciens nous irons, avec nos fils et avec nos filles, avec nos brebis et avec notre bétail nous irons. » Pharaon rejettera la requête de Moïse. C’est ici que se révèle un désaccord fondamental entre deux civilisations -l’égyptienne et l’hébraïque -quant à la nature de l’expérience religieuse.
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L’approche hébraïque
Dans sa réponse à Pharaon, Moïse présente une conception globale : le devoir de tout le peuple - hommes, femmes, enfants et personnes âgées - de participer au culte. Tous sont dignes et partenaires de la célébration religieuse. Selon cette approche, l’expérience religieuse se construit à travers la participation de l’ensemble des composantes du peuple.
Conformément aux principes de liberté et d’égalité du Dieu hébreu, chaque individu possède un droit inaliénable d’appartenir à la communauté sociale et religieuse. Moïse souligne également l’unité du collectif -le peuple - ainsi que le lien intergénérationnel : l’expérience des adultes est influencée par celle des enfants, et toute séparation entre eux, comme le propose Pharaon, porte gravement atteinte au tissu social.
Cette conception reflète aussi la responsabilité des parents dans l’éducation de leurs enfants. Plus loin dans le récit de la sortie d’Égypte, nous trouvons le commandement :
« Tu raconteras à ton fils » - le récit de la libération est destiné aussi bien aux fils qu’aux filles, afin d’enseigner que la conscience de la liberté s’acquiert dès le plus jeune âge.
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L’approche égyptienne
En réponse aux paroles de Moïse, Pharaon déclare :
« Il n’en sera pas ainsi. Allez donc, vous les hommes, et servez l’Éternel », puis il chasse Moïse et Aaron de son palais.
Pharaon n’est prêt à libérer que les hommes et refuse d’accepter la position inclusive hébraïque. À ses yeux, une hiérarchie claire existe au sein de la société : une certaine classe détient des droits exclusifs, agit dans une position de supériorité et se distingue du reste du peuple. Toutes les couches de la société ne sont pas jugées dignes de participer de manière égale à l’expérience religieuse.
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La sortie progressive
La demande récurrente de Moïse - « Laisse aller mon peuple afin qu’il Me serve » - est comprise comme une sortie temporaire pour célébrer une fête dans le désert du Sinaï.
La requête de Moïse d’organiser une fête pour l’Éternel dans le désert signifie également que le peuple doit se préparer psychologiquement à quitter l’Égypte : « Nous marcherons trois jours dans le désert. »
Le peuple doit être prêt à suspendre le travail pendant plusieurs jours -une idée inconcevable dans l’Égypte pharaonique. La marche vers le désert et la célébration elle-même constituent une première expression de liberté. Le peuple doit s’habituer à cette idée, trouver le courage et l’audace de se détacher des habitudes de l’esclavage.
À ce stade, le peuple n’est pas encore prêt pour une libération totale. Pour que le chemin vers la liberté commence, de nombreuses conditions - extérieures et intérieures - doivent être réunies. Dans le plan divin de la délivrance, Dieu dit à Moïse : « Je vous ferai sortir… Je vous rachèterai », mais il ne s’agit pas d’une rédemption immédiate, plutôt d’un processus progressif et multiforme.
Ce processus de libération est long et étendu dans le temps - peut-être une année ou plus. Les rencontres répétées entre Moïse et Pharaon, ainsi que les plaies, doivent résonner aussi dans la conscience du peuple asservi et y éveiller l’idée de liberté. Quoi qu’il en soit, le peuple ne sortira pas pleinement préparé à la liberté. La conscience de la liberté ne se développera et ne s’enracinera qu’après de nombreuses années passées dans le désert.
Notons que l’idée d’une fuite d’Égypte n’apparaît pas, car elle témoignerait d’une incapacité à affronter directement le souverain. Au contraire, la Bible souligne que le peuple sortira d’Égypte avec l’autorisation explicite du pouvoir. De plus, un peuple d’esclaves n’est pas encore mûr et ne possède pas la consciencenécessaire pour se rebeller contre son maître.
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« Rê » - le dieu du soleil
Dans ses paroles à Moïse, Pharaon poursuit son combat théologique contre le Dieu de Moïse. Il reste attaché à son dieu, Rê, le dieu du soleil, et croit fermement en sa puissance. Selon la croyance égyptienne, Rê frappera les Hébreux qui se dirigent vers l’est pour célébrer leur fête. C’est pourquoi Pharaon dit à Moïse :«Voyez que le mal est devant vous.»
C’est précisément vers l’est - là où le soleil se lève et semble encore faible - que les Hébreux souhaitent aller. Aux yeux des Égyptiens, la puissance du soleil, représentée par le dieu Rê, ne s’affirme pleinement que lorsqu’il traverse le ciel égyptien vers l’ouest.
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La lumière et les sauterelles
Après ce refus, Moïse répond implicitement à l’allusion de Pharaon au dieu soleil Rê :
« L’Éternel dit à Moïse : Étends ta main sur le pays d’Égypte pour les sauterelles, afin qu’elles montent sur le pays d’Égypte. ».La plaie suivante -la huitième - touche directement à la question de la lumière solaire. Les essaims de sauterelles arrivent précisément de l’est :« Un vent d’est porta les sauterelles. » Le résultat est clair et concret :
« Elles couvrirent la surface de toute la terre, et la terre fut obscurcie. » Symboliquement, il s’agit d’un coup sévère porté à la divinité égyptienne. L’obscurité partielle de la terre révèle la faiblesse du dieu égyptien Rê. Ajoutons que la lumière symbolise également la connaissance et la compréhension humaines — ce qui fait défaut à Pharaon.
La compréhension pharaonique
Même après cette plaie sévère, Pharaon ne perçoit toujours pas la réalité telle qu’elle est. Il se peut qu’il comprenne mieux l’exigence du Dieu hébreu d’être servi librement dans la célébration, mais il refuse de céder et d’accepter la demande de Moïse.
Au moins deux autres étapes seront encore nécessaires - la plaie des ténèbres et celle des premiers-nés - qui frapperont elles aussi au cœur des croyances égyptiennes de Pharaon. Même après ces deux plaies, Pharaon se repentira et changera d’avis. Il cherchera encore à maintenir son emprise sur le peuple et refusera de reconnaître le principe fondamental de la liberté humaine.
Ce n’est qu’avec sa mort dans la mer des Joncs que le peuple hébreu pourra enfin accomplir ses premiers pas sur le chemin de la liberté.

À propos de l'auteur - Yoav Levy
Je suis né à Jérusalem, j'ai étudié les études juives à l'Université hébraïque et à l'Institut Schechter de Jérusalem.
J'habite à Paris, j'enseigne des textes bibliques et des rabbins et je traduis dans divers domaines du français à l'hébreu. Dans le blog écrit sur la « Parasha de la semaine », je vois la Bible comme exprimant un grand nombre d'aspects, parmi lesquels la pensée philosophique, socio-politique et psychanalytique, à travers, entre autres, l'analyse de la structure littéraire du récit et du texte biblique, et dans une lecture qui ne renonce pas au contexte historique dans lequel est née cette œuvre, je souhaite présenter ces aspects. Il s'agit notamment de révéler les liens possibles entre la philosophie biblique et la psychanalyse.






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