«J‘aime» – Paracha Michpatim
- Yoav Lévy
- il y a 2 jours
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«J‘aime» – Paracha Michpatim
Il se sent bien et en sécurité dans sa vie. Rien ne lui manque. Sa journée est parfaitement organisée et il est satisfait de son travail quotidien. Il apprécie énormément son maître, il l’aime, et souhaite donc rester avec lui pour toujours. Ce lien chaleureux existe aussi du côté du maître, qui lui aussi aime son serviteur. Ce sont là quelques-unes des raisons pour lesquelles le serviteur ne veut pas sortir vers la liberté du monde, bien que la loi biblique le permette et l’y autorise, et qu’il soit désormais censé être libéré de sa servitude. C’est pourquoi, dans la paracha, comme le rapporte le texte, le serviteur déclare : « J’aime mon maître… je ne sortirai pas libre » (Exode 21, 5-6).
La Bible réagit à cet événement surprenant par une loi particulière. La décision du serviteur exprime une servitude issue d’un choix volontaire. Il s’agit d’une faute psychique grave, ou d’un rapport défaillant à la réalité, révélant une profonde altération de la perception humaine.
Un excès d’attachement
Le problème du serviteur est qu’il continue à développer une dépendance psychologique envers son maître. Il s’est habitué à être soumis à l’autorité absolue de celui-ci et jouit de la tranquillité d’esprit que procure l’absence de responsabilité et de prise de décision concernant sa vie quotidienne. Il se sent libéré des efforts mentaux et émotionnels qu’exige la liberté.
La Bible souligne qu’il aime d’abord son maître, ensuite sa femme, et enfin ses enfants : « J’aime mon maître, ma femme et mes enfants. » Cet ordre reflète une partie du problème. L’attachement affectif aurait dû suivre un autre ordre : d’abord sa femme ou ses enfants, puis seulement l’environnement non familial - son maître. En réalité, il continue ainsi à asservir non seulement lui-même, mais aussi sa famille, qui dépend de sa dépendance envers le maître.
Ajoutons que le maître porte lui aussi une responsabilité dans cette situation. Paradoxalement, il aurait dû manifester une certaine distance affective vis-à-vis du serviteur, sans diminuer pour autant sa responsabilité envers lui, afin de créer un espace d’indépendance. Le devoir non écrit du maître est d’encourager le serviteur à se libérer. Si le serviteur refuse de partir, il s’agit donc également d’un échec du maître.
La maxime talmudique « Qui acquiert un serviteur acquiert un maître pour lui-même » signifie que le maître assume une responsabilité exceptionnelle envers le serviteur. De ce fait, celui-ci vit en pratique dans de relativement bonnes conditions, contrairement à la situation de la plupart des esclaves dans l’Antiquité. Ainsi, selon les sages, se dessine un paradoxe : le maître lui-même doit se libérer du serviteur en le libérant. La Bible encourage d’ailleurs la libération de l’esclave par d’autres prescriptions, notamment l’obligation d’offrir des biens au moment de son départ.
L’oreille
Lorsque le serviteur persiste dans sa décision de ne pas sortir libre, la loi prévoit le percement de son oreille : « Son maître lui percera l’oreille. » Cette loi vise à l’avertir : ton oreille sera percée si tu refuses de réaliser ton droit — et ton devoir — à la liberté. Le serviteur qui refuse le principe suprême de la Bible -la liberté personnelle de l’être humain -est marqué physiquement dans son propre corps comme une sanction. Le signe est gravé dans sa chair, tel un tatouage, à l’image du marquage du bétail.
Les sages commentent les mots : « Son maître le fera approcher de Dieu… et lui percera l’oreille. » Ils demandent : pourquoi précisément l’oreille ? Parce que c’est l’oreille qui a entendu au mont Sinaï : « Car les enfants d’Israël sont Mes serviteurs, ce sont Mes serviteurs » (Lévitique 25, 55), et qui a refusé d’entendre et d’accepter que les êtres humains ne sont pas « des serviteurs de serviteurs ». Le serviteur s’attache volontairement à la servitude envers son maître ; il doit donc être distingué des autres membres de la société par ce signe physique à l’oreille (on peut comparer cela au cas du lépreux mis à l’écart du camp).
Soulignons que la Bible reconnaît ici également la liberté de choix négatif de l’être humain, accepte cette position et y répond par la loi du percement. Celui-ci se fait en public, précisément près de la porte -« On le fera approcher de la porte » -car elle symbolise le passage entre l’intérieur et l’extérieur, la frontière entre liberté et servitude, que le serviteur refuse de franchir.
La peur
Le serviteur craint peut-être la liberté, car il ne se fait pas confiance -ni à lui-même, ni à Dieu, ni au monde, ni à la société - pour l’aider et le soutenir dans la réalisation de sa liberté. Cette peur ou cette angoisse exprime un manque de confiance fondamental dans les possibilités que la vie lui offrirait pour exister selon le principe d’autonomie et d’indépendance.
La liberté implique en réalité la prise d’un risque nécessaire qu’il n’est pas prêt à assumer. La Bible pousse l’être humain à une existence distincte et indépendante d’autrui. C’est une expression supplémentaire de la conception biblique selon laquelle l’homme est né pour être libre. Cela implique aussi une exigence de remettre en question toute autorité ou domination qui limite l’indépendance psychique, physique et intellectuelle, quel que soit le régime.
Le devoir de l’être humain est formulé comme un commandement : réaliser la liberté qui le définit comme un être créé à l’image de Dieu, liberté qui lui a été accordée malgré ses nombreuses faiblesses et ses peurs.

À propos de l'auteur - Yoav Levy
Je suis né à Jérusalem, j'ai étudié les études juives à l'Université hébraïque et à l'Institut Schechter de Jérusalem.
J'habite à Paris, j'enseigne des textes bibliques et des rabbins et je traduis dans divers domaines du français à l'hébreu. Dans le blog écrit sur la « Parasha de la semaine », je vois la Bible comme exprimant un grand nombre d'aspects, parmi lesquels la pensée philosophique, socio-politique et psychanalytique, à travers, entre autres, l'analyse de la structure littéraire du récit et du texte biblique, et dans une lecture qui ne renonce pas au contexte historique dans lequel est née cette œuvre, je souhaite présenter ces aspects. Il s'agit notamment de révéler les liens possibles entre la philosophie biblique et la psychanalyse.


