L’épreuve permanente-Parashat «Reeh»
- Yoav Lévy
- il y a 12 heures
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L’épreuve permanente-Parashat «Reeh»
Cette parasha présente une position tout à fait surprenante. L’être humain doit, en principe et a priori, affronter une épreuve exigeante : « Car l’Éternel, votre Dieu, vous met à l’épreuve » (Deutéronome 13, 4). L’épreuve est prévisible et connue. Il s’agit en réalité des paroles prononcées par différents prophètes qui s’adressent au peuple et cherchent à le convaincre de pratiquer l’idolâtrie avec eux : «Allons après d’autres dieux.»
Quel est le but de cette épreuve ? Est-ce un exercice nécessaire destiné à renforcer la conscience de l’homme ? Une incitation à parvenir à une compréhension plus profonde, qui ne pourrait naître qu’après un travail de discernement ? L’une des réponses proposées est que l’épreuve a pour objectif d’intensifier l’amour de la vérité : «afin de savoir si vous aimez l’Éternel, votre Dieu».
Il ne s’agit pas d’un événement ponctuel. L’expression employée dans la parasha pour décrire l’apparition de ces prophètes — « Si un prophète se lève au milieu de toi » — est formulée comme la description d’un phénomène susceptible de se reproduire régulièrement, et non comme un événement exceptionnel. Cette épreuve est présentée comme une mise à l’épreuve permanente du rapport de l’être humain à Dieu et à la vérité.
Il semble que l’épreuve apparaisse a priori comme une composante essentielle de la vie religieuse. Autrement dit, l’épreuve à laquelle l’homme est confronté est constante et intentionnellement intégrée au système de croyance et de vie religieuse. L’homme devra y faire face tout au long de son existence, et non seulement à un moment particulier ou de manière accidentelle. Il sera contraint d’affronter cette épreuve encore et encore, qu’il le veuille ou non.
Le Baal Shem Tov souligne que le commandement de la Torah ne concerne pas seulement l’accomplissement des mitsvot, l’étude ou la vigilance afin d’éviter le péché. Il affirme, dans une formule célèbre : «Car ce monde-ci est le monde de l’épreuve.» Si la caractéristique fondamentale de ce monde est l’épreuve, il n’est donc pas possible d’y échapper.
Il n’existe aucun moyen d’éviter la confrontation avec les paroles des prophètes, même lorsque celles-ci contiennent elles aussi des éléments de vérité — comme le souligne le texte biblique — et qu’elles sont pourtant liées à l’idolâtrie.
La tentation
Cette épreuve fait partie d’un phénomène général qui découle également de la situation sociale et politique. Des prophètes apparaissent et disparaissent comme des modes successives. Ils proposent, sous des formes diverses, de nouveaux dieux et, en réalité, une nouvelle forme de soumission, qui constitue précisément la dimension idéologique et fondamentale de l’idolâtrie.
La Bible souligne que ces prophètes peuvent apporter des preuves concrètes à l’appui de leur position : un signe et un prodige : «Et que se réalise le signe ou le prodige dont il t’a parlé.»
Leur position semble ainsi construite à partir d’un raisonnement réfléchi, rationnel et apparemment objectif. Ils possèdent des capacités rhétoriques et savent intégrer dans leur discours des faits relevant de la réalité scientifique, sociale et politique auxquels leur public est confronté.
Pour convaincre leurs auditeurs, ils présentent par exemple une nouvelle vision du monde qui efface le passé et cherche ainsi à arracher l’individu à son inscription dans la continuité historique.
Dans le cas présent, le prophète cherche à abolir le récit de la sortie d’Égypte et de la délivrance : «Il a parlé de façon perverse contre l’Éternel, votre Dieu, qui vous a fait sortir du pays d’Égypte et vous a délivrés de la maison de servitude.»
De cette manière, ils cherchent, de façon indirecte et dissimulée, à réduire la liberté de l’être humain.
L’ignorance
Ces prophètes fondent leur position sur l’ignorance de leurs auditeurs. La tentation qu’ils exercent est précisément liée au fait que ceux qui les écoutent ne connaissent pas l’idéologie ou la nouvelle croyance qui leur est proposée.
Les prophètes invitent à emprunter une voie totalement inconnue : «que vous ne connaissiez pas».
C’est justement le caractère mystérieux de cette nouvelle conception, le fait qu’elle ne soit pas comprise, qui attire les auditeurs et les conduit à l’accepter et à se laisser séduire.
Dans la littérature hassidique, cette ignorance est interprétée comme une idéologie dépourvue de daat, de connaissance véritable. L’homme est attiré vers un lieu où il n’y a ni compréhension ni raison. Il s’attache au vide.
L’argent
Dans certaines interprétations hassidiques, l’une des raisons pour lesquelles les hommes sont séduits par l’idolâtrie proposée par ces prophètes tient au fait que celle-ci est associée au gain matériel :
«..en raison du bénéfice illusoire que vous voyez dans le culte des idoles, et de la réussite qu’il procure en richesse et en biens» (Arvei Naḥal).
Les idoles sont recouvertes d’argent et d’or afin de garantir toujours davantage de richesse matérielle. Le pouvoir d’attraction de la valeur économique et financière est considérable.
Le prophète présente sa nouvelle doctrine comme une conception profitable matériellement à celui qui l’adopte. On peut y voir l’expression d’une approche capitaliste poussée à l’extrême, qui cherche à attirer l’être humain vers une soumission toujours plus grande à la machine de l’argent, une machine qui ne cesse de fonctionner et de faire agir l’homme.
Les frontières de la vérité
L’épreuve est en réalité un choix extrêmement difficile entre deux positions : entre la vérité et le mensonge, entre celle qui attire vers l’idolâtrie et celle qui s’y oppose.
Le mensonge est présenté comme une conception possédant des racines naturelles — semblables à celles d’un arbre — profondément implantées dans le sol du monde, tout comme la vérité.
Les prophètes séducteurs exploitent également les liens familiaux et recourent à diverses autres manipulations. Ils disposent en outre de la capacité de produire des signes, des prodiges ou des transformations de la nature. Ils utilisent de nombreuses techniques afin de séduire leurs auditeurs par leurs paroles.
Ils présentent leurs actes comme des preuves de la vérité, attestant leur statut de prophètes. À partir de là, ils cherchent également à démontrer la justesse de leur position idéologique.
Dans la littérature prophétique, ils sont appelés «faux prophètes» — même lorsqu’ils ne prêchent pas nécessairement l’idolâtrie — tandis que le peuple lui-même se montre incapable de distinguer clairement les prophètes de vérité des faux prophètes.
La proximité entre les deux types de discours est grande. Le défi posé à celui qui écoute est donc complexe et considérable. Il doit chercher à examiner, discerner et séparer la vérité du mensonge, alors même que les deux sont étroitement imbriqués.
On peut dire que la Bible propose ainsi, en définitive, une éducation à l’amour de la vérité. Il s’agit d’une aspiration fondamentale à rechercher le principe de vérité, une vérité qui n’est pas indépendante de la société et de la politique et qui n’est ni une vérité mathématique ni une vérité scientifique.
Certes, il est impossible de s’éloigner complètement du mensonge qui nous entoure et qui est présent dans toutes les structures de la société. Mais la Torah exige de l’être humain un effort permanent, à la fois intellectuel et intérieur, afin de discerner la vérité du mensonge, comme une composante essentielle de son existence.
Cette exigence est d’autant plus actuelle à notre époque, celle de la «post-vérité», où la technologie participe plus que jamais à dissimuler la vérité et à la brouiller, jusqu’à produire une fiction de la réalité.
Nous en faisons l’expérience presque chaque jour. Il en va de même du comportement des hommes politiques et des influenceurs de toutes sortes — qui ont en quelque sorte remplacé les faux prophètes — et qui s’efforcent sans relâche de déformer autant que possible ce que l’on peut voir et comprendre de la réalité sociale et politique telle qu’elle est.
Désormais, ils ne reculent devant aucune forme de séduction, de magie ou de mensonge pour vendre leur marchandise.
Dans cette époque exceptionnelle que nous traversons, il nous faut donc apprendre et acquérir de nouveaux outils de critique et de réflexion afin de pouvoir affronter le phénomène de la post-vérité.

À propos de l'auteur - Yoav Levy
Je suis né à Jérusalem, j'ai étudié les études juives à l'Université hébraïque et à l'Institut Schechter de Jérusalem.
J'habite à Paris, j'enseigne des textes bibliques et des rabbins et je traduis dans divers domaines du français à l'hébreu. Dans le blog écrit sur la « Parasha de la semaine », je vois la Bible comme exprimant un grand nombre d'aspects, parmi lesquels la pensée philosophique, socio-politique et psychanalytique, à travers, entre autres, l'analyse de la structure littéraire du récit et du texte biblique, et dans une lecture qui ne renonce pas au contexte historique dans lequel est née cette œuvre, je souhaite présenter ces aspects. Il s'agit notamment de révéler les liens possibles entre la philosophie biblique et la psychanalyse.





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