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La guerre inutile -Paracha Devarim

La guerre inutile - Paracha Devarim



Une critique réitérée

Dans la paracha 'Devarim', aux portes de l’entrée en Canaan, dans les plaines de Moab, Moïse revient devant le peuple sur les événements qui ont marqué son parcours dans le désert :

« Voici les paroles que Moïse adressa à tout Israël, de l’autre côté du Jourdain, dans le désert, dans la Arava.»

Après quarante années de marche dans le désert, le texte biblique souligne la nécessité de rappeler au peuple une partie de ses actes, de ses échecs et de son comportement problématique, qui n’a cessé de se répéter. Il s’agit en réalité d’une seconde critique de ses rébellions contre la parole de Dieu transmise par Moïse, après celle formulée au moment même des événements.


La nécessité de revenir sur ces fautes tient au fait que certaines choses ne peuvent être pleinement comprises qu’avec le recul du temps. La distance temporelle et géographique permet de mettre les événements en lumière selon une autre perspective. Le peuple pourra ainsi transmettre ce nouvel enseignement à ses enfants. Une seconde écoute, répétée, pénètre plus profondément dans la conscience.


Au terme de son voyage, alors qu’il est enfin tout proche du pays tant désiré, le peuple est davantage disposé à entendre la critique. Les longues années d’errance ont enrichi son expérience et élargi sa conscience. Il est désormais plus mûr pour recevoir les reproches de Moïse concernant son comportement passé.


Moïse lui-même, proche de sa mort, parle avec la sagesse acquise au terme d’une longue vie. Son regard est celui d’un homme qui a vécu, affronté et accompagné ce peuple qu’il connaît désormais intimement.


La faute des explorateurs

Un même épisode est évoqué à deux reprises dans le discours de Moïse, aux chapitres 1 et 2 du Deutéronome. Il s’agit du conflit entre le peuple et Moïse à propos des explorateurs envoyés reconnaître le pays de Canaan, ainsi que de la guerre qui s’ensuivit. Le récit détaillé figure dans le livre des Nombres (chapitres 13 et 14). La Bible présente en réalité trois versions, ou du moins trois présentations, de cette histoire, dont les différences sont significatives.


À la suite du rapport des explorateurs, le peuple accepte sans réserve leur conclusion selon laquelle il est impossible d’entrer en Canaan en raison des géants qui habitent le pays. La sanction est extrêmement sévère. Moïse s’indigne du manque de confiance du peuple dans sa capacité à entrer dans la terre promise. En conséquence, il devra demeurer encore trente-huit années dans le désert, soit quarante ans au total après la sortie d’Égypte, jusqu’à ce qu’une nouvelle génération entre en Canaan.


La génération sortie d’Égypte, prisonnière de son imagination et de sa peur des habitants du pays, ne mérite plus d’y pénétrer.


La guerre inutile

Après cette confrontation avec Moïse, qui reproche durement au peuple et aux explorateurs leur attitude, les Israélites tentent de réparer leur faute en basculant dans l’excès inverse. Animés par un profond sentiment de culpabilité et incapables d’assumer leur erreur, ils décident spontanément de monter combattre les peuples de Canaan :


«Nous avons péché contre l’Éternel. Nous monterons et nous combattrons, comme l’Éternel notre Dieu nous l’a ordonné.»


Moïse s’oppose catégoriquement à cette initiative, qu’il considère comme le signe d’une faiblesse émotionnelle :


«Ne montez pas et ne combattez pas.»


Malgré cet avertissement, le peuple persiste et se rebelle une nouvelle fois contre Moïse. Son désir de réparer sa faute le conduit à une décision irréfléchie. Les combattants qui montent à l’assaut sont vaincus, et leurs ennemis les poursuivent et les frappent durement :


«Les Amoréens qui habitaient cette montagne sortirent à votre rencontre ; ils vous poursuivirent comme le font les abeilles et vous battirent jusqu’à Horma.»


Les hommes de guerre

Plus loin, au chapitre 2, apparaît une nouvelle présentation de l’épisode, plus énigmatique. Le texte souligne que ceux qui furent condamnés étaient avant tout « les hommes de guerre », expression absente des deux récits précédents :


«Jusqu’à ce que toute la génération des hommes de guerre eût disparu du milieu du camp.»


Autre élément surprenant : ces hommes de guerre ne périssent pas dans le combat qu’ils avaient eux-mêmes provoqué, mais sous l’action directe de Dieu :


«La main de l’Éternel fut aussi contre eux pour les faire disparaître du milieu du camp.»


Contrairement aux récits précédents, il apparaît donc que ce n’est pas l’ensemble du peuple qui est ici mis en avant, mais plus particulièrement les hommes de guerre. S’agit-il de ceux qui avaient d’abord refusé de monter en Canaan par crainte de la situation militaire ? Ou bien de ceux qui, dans un second temps, prirent l’initiative de cette guerre inutile ?


La guerre et la parole

Un passage de la 'Mekhilta de Rabbi Ichmaël' (section 'Bo') établit un lien surprenant entre la disparition de tous les hommes de guerre et le retour de la parole divine à Moïse. Le commentaire s’appuie sur la succession de deux versets :


«Lorsque tous les hommes de guerre eurent disparu du milieu du camp», suivi immédiatement de :


«L’Éternel me parla en disant…» (Deutéronome 2, 16-17).


Selon le Midrash, ce n’est qu’après la mort de tous les hommes de guerre que la parole divine revint à Moïse. Leur disparition constitue la condition du renouvellement de cette parole.


On peut y voir une lecture symbolique : le souvenir de cette guerre inutile et la présence même de ceux qui l’avaient provoquée empêchaient Moïse de retrouver pleinement son inspiration prophétique. Cette guerre, totalement dépourvue de nécessité, avait entraîné une perte de vies humaines sans but véritable. Elle plongea Moïse dans une longue période de silence spirituel.


Pendant trente-huit ans, la parole divine fut ainsi comme suspendue. Le dommage causé par ces hommes de guerre ne se limita pas à eux-mêmes ni au peuple : il affaiblit profondément l’autorité spirituelle de Moïse.


Le récit semble ainsi enseigner qu’une guerre inutile, née de l’impulsion ou de la témérité des hommes de guerre, porte une atteinte morale profonde au peuple tout entier et affaiblit sa dimension spirituelle autant que celle de ses dirigeants.



À propos de l'auteur - Yoav Levy

Je suis né à Jérusalem, j'ai étudié les études juives à l'Université hébraïque et à l'Institut Schechter de Jérusalem.

J'habite à Paris, j'enseigne des textes bibliques et des rabbins et je traduis dans divers domaines du français à l'hébreu. Dans le blog écrit sur la « Parasha de la semaine », je vois la Bible comme exprimant un grand nombre d'aspects, parmi lesquels la pensée philosophique, socio-politique et psychanalytique, à travers, entre autres, l'analyse de la structure littéraire du récit et du texte biblique, et dans une lecture qui ne renonce pas au contexte historique dans lequel est née cette œuvre, je souhaite présenter ces aspects. Il s'agit notamment de révéler les liens possibles entre la philosophie biblique et la psychanalyse.

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