Parachat Vaet’hanan- "Se tenir face à"
- Yoav Lévy
- 24 juil.
- 4 min de lecture

Parachat Vaet’hanan - «Se tenir face à»
Dans les paroles de Moïse, peu avant sa mort, le lieu où le peuple séjourne est mentionné à plusieurs reprises : dans la vallée proche du royaume de Moab, face au sanctuaire de l’idole moabite, «Beth-Peor». Pourquoi le texte biblique insiste-t-il sur la présence d’Israël précisément en ce lieu ? Le terme «face à», qui évoque le fait de se tenir en présence de quelqu’un ou de quelque chose, revient à plusieurs reprises. Ainsi Moïse déclare-t-il : «Nous nous sommes installés dans la vallée, face à Beth-Peor. »Il semble que, par la désignation géographique des deux peuples, le texte suggère un affrontement entre deux conceptions du monde opposées : celle d’Israël et celle de Moab. Rappelons également que Moïse fut enterré en un lieu inconnu, mais en dehors des frontières de Canaan, dans ce même espace : «Dans la vallée, au pays de Moab, face à Beth-Peor.»
La divinité moabite «Peor» est désignée par un nom qui exprime la force d’engloutissement de la divinité par sa bouche, force qui conduit à la mort — ce qui évoque une figure comparable au dieu cananéen Mot. L’image de Peor, liée à l’idée de «s’ouvrir», rappelle celle du Shéol qui ouvre sa bouche pour engloutir les êtres humains et les recueillir en son sein, dans les profondeurs du monde des morts, sous la terre.
Le péché d’Israël dans le désert est explicitement associé à cette divinité de la mort. Le peuple offrit des sacrifices aux morts au dieu de la mort, Peor, comme il est dit explicitement : «Ils s’attachèrent à Baal-Peor et mangèrent les sacrifices des morts» (Psaumes 106, 28).
Mais cette divinité possède également un autre aspect, associé à un culte sexuel sans limites. C’est ce que décrit le livre des Nombres (chapitre 25) à propos d’un autre péché du peuple, après les paroles de Balaam, lorsque le peuple se délia de toute contrainte et se livra à la prostitution avec les filles de Moab : «Le peuple commença à se prostituer avec les filles de Moab. Elles invitèrent le peuple aux sacrifices de leurs dieux ; le peuple mangea et se prosterna devant leurs dieux.»
La Bible considère ce péché avec la plus grande sévérité, car il est associé au culte de la divinité Baal-Peor. Ainsi, la mort et la prostitution se trouvent réunies dans un même cadre cultuel. Le comportement du peuple est nourri par des pulsions de mort et de sexualité qui échappent au contrôle, créant ainsi un lien psychique entre ces deux pulsions.
La mention du fait de se tenir face au sanctuaire de Peor devient alors l’expression d’une opposition aux valeurs idolâtres qui vénèrent les forces de la mort et de la sexualité comme si elles constituaient une part de la nature en général, et de la nature humaine en particulier. Le modèle israélite — qui n’est pas explicité ici — aspire au contraire à contenir et à maîtriser ces pulsions, en proposant une autre manière de faire vivre le peuple.
Le peuple doit se souvenir avec une particulière vigilance de ses fautes et du danger que représente la prétention à une puissance totale et sans limites de la divinité moabite Peor, notamment avant son entrée en Canaan. C’est pourquoi il doit séjourner face à Peor : afin de pouvoir voir, observer et se rappeler sans cesse cette divinité dangereuse, dont le pouvoir de séduction demeure toujours présent.
Il s’agit d’un avertissement permanent qui relie le passé du peuple et son péché dans le désert à son avenir proche en Canaan. Là, en Canaan, apparaîtront des divinités cananéennes présentant des caractéristiques très proches de celles de Baal-Peor. Ces tentations sont constamment présentes au sein du peuple, comme le formule l’enseignement talmudique : «Nul n’est garant en matière de mœurs sexuelles» (Ketoubot 13b). Les pulsions de mort apparaissent également fréquemment chez le peuple, par exemple dans les événements liés à la guerre. Nous pourrions même formuler la proposition inverse : l’asservissement aux pulsions de mort et à la prostitution constitue lui aussi une forme d’idolâtrie.
La montagne et la vallée
Le sanctuaire de la divinité idolâtre, Baal-Peor, ne disparaît pas. Il demeure présent au sommet de la montagne, dans le pays de Moab : « Balak conduisit Balaam au sommet du Peor » (Nombres 23). Le peuple, en revanche, doit séjourner précisément face à lui, au pied de la montagne, dans la vallée.
Cette différence topographique a été expliquée par la tradition interprétative comme l’expression d’une opposition entre l’orgueil moabite et l’humilité israélite. Le lieu élevé — le sommet de la montagne — évoque la prétention à une domination absolue des Moabites et de leur idole, Peor, ainsi que leur confiance absolue dans les forces de la nature.
Le lieu bas — la vallée — renvoie à la position d’Israël. Il exprime, d’une part, l’exigence de neutraliser les fantasmes de puissance, la mégalomanie sociale et politique, et, d’autre part, la nécessité de rechercher une conscience plus humble de la position et de la puissance du peuple.
C’est pour cette raison que Moïse est enterré dans la vallée, face à Beth-Peor, en un lieu qui demeure inconnu. Cela rappelle au peuple que Moïse est la figure qui symbolise le combat entre deux cultures opposées. L’absence de toute indication concernant le lieu de sa sépulture rend présente l’humilité qui réside précisément dans l’absence de connaissance.

À propos de l'auteur - Yoav Levy
Je suis né à Jérusalem, j'ai étudié les études juives à l'Université hébraïque et à l'Institut Schechter de Jérusalem.
J'habite à Paris, j'enseigne des textes bibliques et des rabbins et je traduis dans divers domaines du français à l'hébreu. Dans le blog écrit sur la « Parasha de la semaine », je vois la Bible comme exprimant un grand nombre d'aspects, parmi lesquels la pensée philosophique, socio-politique et psychanalytique, à travers, entre autres, l'analyse de la structure littéraire du récit et du texte biblique, et dans une lecture qui ne renonce pas au contexte historique dans lequel est née cette œuvre, je souhaite présenter ces aspects. Il s'agit notamment de révéler les liens possibles entre la philosophie biblique et la psychanalyse.





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